Quand rester chez soi devient source d’angoisse : accompagner sans décider à la place de l’autre
« Je n’en peux plus… À quoi bon continuer ? »
Cette phrase, prononcée récemment par une femme de plus de 70 ans, m’a particulièrement touchée.
Pour préserver son anonymat, je l’appellerai Jeanne.
Jeanne vit avec son mari dans leur maison depuis près de 50 ans. Une maison dans laquelle toute leur histoire s’est construite : leurs enfants y ont grandi, leurs petits-enfants y ont créé leurs propres souvenirs, leur vie professionnelle y a aussi occupé une grande place.
Une maison pleine de vie, de souvenirs et d’attachement.
Aujourd’hui, leur quotidien a changé.
Son mari présente des signes qui l’inquiètent et qui font naître beaucoup de questions sur l’avenir. Comment vont-ils continuer à vivre ? Pour combien de temps pourront-ils rester dans cette maison ? Que faudra-t-il adapter ? Et surtout, comment faire face à ce que l’on ne connaît pas encore ?
Quand l’avenir devient incertain
Ce type de situation peut rapidement devenir source d’angoisse.
Pour la personne concernée, parce qu’elle sent que certaines choses deviennent plus difficiles.
Pour le conjoint, parce qu’il doit parfois assumer davantage de responsabilités.
Pour les enfants, parce qu’ils commencent à se demander comment aider leurs parents sans les brusquer, sans décider à leur place et sans attendre qu’une situation devienne urgente.
Dans ces moments-là, il est tentant de vouloir trouver rapidement des solutions.
Trier les affaires. Réorganiser la maison. Adapter certaines pièces. Anticiper les difficultés.
Mais parfois, ce n’est tout simplement pas encore le moment.
Anticiper, oui. Imposer, non.
Lorsque j’ai rencontré Jeanne, j’aurais pu lui parler immédiatement de tout ce qu’il serait possible de faire.
J’aurais pu lui dire :
« Si vous aviez anticipé… »
« Si vous commenciez déjà à trier… »
« Si vous adaptiez telle pièce… »
Mais ce n’est pas mon rôle.
Je ne peux pas accompagner une personne dans un changement si elle n’est pas prête à l’envisager.
Et surtout, je ne souhaite pas décider à sa place.
Mon rôle est d’abord d’écouter.
De comprendre ce qu’elle vit aujourd’hui, ce qui lui fait peur, ce qui est important pour elle et surtout comment elle imagine sa vie dans quelques années.
Commencer par le projet de vie
Avec Jeanne, nous allons donc avancer autrement.
Pas à pas.
Nous allons commencer par réfléchir à une question simple, mais essentielle :
« Comment aimeriez-vous vivre dans trois ans ? »
À partir de là, nous pourrons regarder ensemble ce qui est possible pour se rapprocher de cette situation.
Peut-être faudra-t-il désencombrer certaines pièces.
Peut-être faudra-t-il réorganiser certains espaces.
Peut-être faudra-t-il modifier certaines habitudes ou rendre le quotidien plus simple.
Et peut-être que certaines choses ne sont pas encore nécessaires.
Chaque situation est différente.
Il n’existe pas de méthode toute faite pour une personne qui souhaite continuer à vivre chez elle.
Rester chez soi, c’est aussi préserver ses repères
Pour beaucoup de personnes, la maison représente bien plus qu’un lieu où l’on habite.
C’est leur histoire.
Leurs souvenirs.
Leurs habitudes.
Leur quartier.
Leurs voisins.
Leurs repères.
C’est parfois aussi le sentiment de rester maître de sa vie.
C’est pourquoi accompagner quelqu’un à rester chez soi ne consiste pas à faire disparaître tout ce qui encombre ou à transformer son intérieur du jour au lendemain.
Il s’agit plutôt de trouver un équilibre entre ce qui compte émotionnellement et ce qui facilite réellement le quotidien.
Et si nous commencions plus tôt ?
L’histoire de Jeanne me rappelle une chose importante : l’anticipation peut être précieuse, mais elle doit être faite au bon moment.
Attendre que la situation devienne urgente peut rendre les décisions beaucoup plus difficiles.
Commencer à réfléchir avant peut, au contraire, permettre de prendre le temps.
De discuter.
De faire des choix.
De respecter les souhaits de chacun.
Mais anticiper ne signifie pas tout prévoir.
Cela signifie simplement ouvrir la porte à la réflexion avant d’être obligé d’agir dans l’urgence.
Mon rôle : accompagner, pas décider
C’est probablement ce qui définit le mieux ma façon de travailler.
Je n’arrive pas chez une personne avec une liste de choses à jeter.
Je ne décide pas ce qui doit rester ou partir.
Je ne viens pas bouleverser un intérieur construit au fil de plusieurs décennies.
Je commence par écouter.
Puis nous avançons ensemble, à partir des besoins, des envies et du projet de vie de la personne.
Parce qu’au fond, le véritable objectif n’est pas d’avoir une maison parfaitement rangée.
C’est de pouvoir continuer à y vivre dans de bonnes conditions, le plus longtemps possible, avec ses repères et ce qui compte vraiment.
Et parfois, la première étape n’est pas de changer son intérieur.
C’est simplement de pouvoir dire ce que l’on souhaite pour la suite.
